Monopole radical

Publié le par Jacques

Au risque de donner une définition incomplète cet article et tiré d'un extrait de « la convivialité » par Ivan Illich.

  • Les outils surefficients peuvent détruire l'équilibre entre l'homme et la nature et détruire l'environnement. Mais des outils peuvent être surefficients d'une tout autre manière : ils peuvent altérer le rapport entre ce que les gens ont besoin de faire eux-mêmes et ce qu'ils tirent de l'industrie. Dans cette seconde dimension, une production surefficiente donne jour à un monopole radical.
  • Par monopole radical, j'entends un type de domination par un produit qui va bien au-delà de ce que l'on désigne ainsi à l'habitude. On entend généralement par « monopole » le contrôle exclusif par une firme des moyens de production ou de vente d'un bien ou d'un service. On dira que Coca-Cola prend le monopole des boissons non alcoolisées au Nicaragua en y étant le seul fabricant de telles boissons qui dispose de moyens modernes de publicité. Nestlé impose sa marque de chocolat en contrôlant le marché de la matière première, un fabricant de voitures en contrôlant les importations étrangères, une chaîne de télévision en prenant une licence d'exclusivité. Cela fait un siècle que les monopoles de ce style ont été reconnus comme de dangereux sous-produits de la croissance industrielle, et que des dispositifs légaux de contrôle ont été instaurés avec fort peu de résultats. Normalement la législation opposée à la constitution des monopoles a eu pour intention d'éviter que, par leur entremise, il ne soit imposée une limite à la croissance; ici n'entrait nul souci de protéger l'individu.
  • Ce premier type de monopole réduit le choix offert au consommateur, voire l'oblige à racheter un produit sur le marché, mais il est bien rare qu'il limite par ailleurs sa liberté. Un homme assoiffé peut désirer une boisson non alcoolisée, fraîche et gazeuse, et se trouver limité par ailleurs au choix d'une seule marque, mais il reste libre d'étancher sa soif en buvant de la bière ou de l'eau. C'est seulement si et lorsque sa soif se traduit sans autre possibilité dans le besoin compulsif, l'achat obligatoire d'une petite bouteille d'une quelconque boisson, que s'installe le monopole radical. Par ce terme, j'entends la domination d'un type de produit plutôt que celle d'une marque. Dans un tel cas, un processus de production industrielle exerce un contrôle exclusif sur la satisfaction d'un besoin pressant, en excluant tout recours, dans ce but, à des activités non industrielles.
  • Les transports peuvent ainsi prendre le monopole de la circulation. Les voitures peuvent façonner une ville, éliminant pratiquement les déplacements à pied ou à bicyclette, comme à Los Angeles. La construction de routes pour autobus peut réduire à néant la circulation fluviale, comme en Thaïlande. Que l'automobile restreigne le droit à la marche, et non pas qu'il y ait plus de gens à conduire des Chevrolet que des Peugeot, voilà le monopole radical. Que les gens soient obligés de se faire transporter et deviennent impuissants à circuler sans moteur, voilà le monopole radical. Ce que les transports à moteur font aux gens en vertu de ce monopole radical est tout à fait distinct et indépendant de ce qu'il dont en brûlant de l'essence qui pourrait être transformée en aliments dans un monde surpeuplé. Cela est distinct, aussi, de l'homicide automobile. Bien sûr les voitures brûlent en holocauste de l'essence, bien sûr elles sont coûteuses. Bien sûr, les Américains ont célébré la cent millionième victime de l'automobile depuis 1908. Mais le monopole radical établi par le véhicule à moteur a sa propre façon de détruire. Les voitures créent les distances, la vitesse sous toutes ses formes rétrécit l'espace. On enfonce des autoroutes à travers des régions surpeuplées, ensuite on extorque aux gens un péage pour les « autoriser » à franchir les distances que le système de transport exige. Ce monopole des transports, comme une bête monstrueuse, dévore l'espace. Même si les avions et les autobus fonctionnaient comme service public sans polluer l'air et le silence et sans épuiser les ressources en énergie, leur vitesse inhumaine n'en dégraderait pas moins la mobilité naturelle de l'homme, et le contraindrait à donner toujours plus de temps à la circulation mécanique.
  • L'école, elle aussi, peut exercer un monopole radical sur le savoir en le redéfinissant comme éducation... Il ya monopole radical lorsque l'outil programmé évince le pouvoir-faire de l'individu. Cette domination de l'outil instaure la consommation obligatoire et dès lors restreint l'autonomie de la personne. C'est là un type particulier de contrôle social, renforcé par la consommation obligatoire d'une production de masse que seule les grosses industries peuvent assurer...
  • Les hommes ont la capacité innée de soigner, de reconstruire, de se déplacer, d'acquérir du savoir, de construire leurs maisons et d'enterrer leur morts. Chacun de ces pouvoirs rencontre un besoin. Les moyens de satisfaire ces besoins ne manquent pas, tant que les hommes restent dépendants de ce qu'ils peuvent faire par et pour eux-mêmes, le recours à des professionnels étant marginal...
  • Et un monopole radical s'établit quand les gens abandonnent leur capacité innée de faire ce qu'il peuvent pour eux-même et pour les autres, en échange de quelque chose de « mieux » que peut seulement produire pour eux un outils dominant...
  • Il est aussi difficile de se défendre contre la généralisation du monopole que contre l'extension de la pollution. Les gens affrontent plus volontiers un danger menaçant leurs intérêts privés que ceux du corps social pris comme un tout. Il ya beaucoup plus d'ennemis avoués des voitures que de la conduite automobile. Les même qui s'opposent aux voitures, en tant qu'elles polluent l'air et le silence et monopolisent la circulation, conduisent une automobile dont il jugent le pouvoir de pollution négligeable, et n'ont aucunement le sentiment d'aliéner leur liberté lorsqu'ils sont au volant...
  • Le premier des palliatifs est la défense du consommateur. Le consommateur ne peut se passer d'une voiture. Il achète telle ou telle marque. Il découvre que la plupart des voitures sont dangereuses, à n'importe quelle vitesse. Alors il s'organise avec d'autres consommateurs pour obtenir aussi bien des voitures plus sûres, de meilleures qualité et moins périssables que des routes plus larges et moins dangereuses. La victoires du consommateur est une victoire à la Pyrrhus : un regain de confiance individuelle dans les véhicules surpuissants (qu'ils soient publics ou privés) signifie plus de dépendance collective à leur égard – et toujours plus de frustration chez ceux qui, soit qu'ils le doivent soit qu'ils le veuillent, pratiquent la marche.
  • Que les consommateurs « accrochés » à un produit s'organise pour se défendre, cela a pour effet immédiat d'accroître la qualité de la drogue fournie et la puissance du fournisseur, et peut en dernière instance amener la croissance à rencontrer ses propres limites: il se peut que les voitures deviennent un jour trop coûteuses à l'achat et les médicaments trop violents pour les essais. Une exacerbation des contradictions inhérentes à un tel processus d'industrialisation des valeurs peut aider les majorités à prendre pleinement conscience de ces contradictions. Il est possible que le consommateur averti, qui choisit ses achats, en vienne à découvrir qu'il s'en sort mieux en se débrouillant tout seul.

Source : Wikipedia.

Publié dans Développement durable

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