La prophétie des grenouilles - Jacques-Rémy Girerd

Publié le par Jacques

La prophétie des grenouilles

La prophétie des grenouilles est un film d'animation de Jacques-Rémy Girerd sorti le 3 décembre 2003.

Durée : 1 h 30 mn

Voix : Michel Piccoli, Anouk Grinberg, Annie Girardot, Michel Galabru, Laurentine Milébo.

La production du film

La prophétie des grenouilles aura demandé au total six ans de travail : deux années d'écriture, 36 mois de production et un an de finition. Malgré un budget relativement modeste, l'oeuvre est ambitieuse, elle a permis d'entraîner deux cents personnes dans un pari de grande envergure. C'est la première fois depuis plus de vingt ans qu'un studio réussit à fabriquer intégralement un long métrage en France, le premier depuis Le Roi et l'Oiseau en 1980.

L'histoire

Au bout du monde, dans une ferme coquette perchée en haut d'une colline, Tom vit heureux entouré de ses parents adoptifs, Ferdinand, ancien marin et Juliette, originaire d'Afrique. Leurs voisins, les Lamotte, propriétaires d'un zoo leur confient leur fille le temps d'une expédition. Mais au pied de cette colline, le monde des grenouilles est en émoi : il n'y a plus de doute, toutes les prévisions coïncident, il va pleuvoir pendant quarante jours et quarante nuits, un nouveau déluge va s'abattre sur la Terre. Face à l'événement, les grenouilles conviennent, à titre exceptionnel, de communiquer avec les humains. Commence alors une formidable aventure au cours de laquelle animaux et humains vont devoir apprendre à vivre ensemble. Ce qui n'est pas toujours facile...

Les thèmes

Un nouveau déluge

Une réécriture moderne du mythe

Le thème du déluge constitue le fil rouge de l’ensemble du film. Annoncé par la doyenne des grenouilles - c’est la fameuse “Prophétie” évoquée dans le titre - il introduit une tension dramatique qui atteint son apogée dans la scène du déluge lui-même : vont-ils tous mourir, comme l’a prédit la grenouille ? Le déluge sert d’événement perturbateur de la situation initiale qui crée une situation, au sens propre, extraordinaire : humains et animaux se retrouvent au milieu des eaux, dans une grange flottante qui prend des allures d’Arche de Noé ! Tous les personnages espèrent donc la “décrue” qui marquera le retour à la normale. Car au-delà des références au mythe biblique du déluge qui émaillent le discours des personnages, on a affaire à un traitement humoristique et laïcisé de ce thème universel : la “prophétie” relève de la prévision météorologique, l’Arche est une grange qui flotte sur la chambre à air d’un tracteur, les animaux, qui se sont échappés d’un petit zoo familial, comportent une bande de célibataires (Lion, Loup, Tigre, Ours, Zèbre...), et surtout, le déluge n’apparaît pas comme une punition divine mais comme une catastrophe naturelle dont les causes demeurent inconnues. On peut d’ailleurs noter que Ferdinand expose avec des images poétiques (“C’est comme si le Ciel avait fait l’amour avec la Terre”) une théorie de l’origine de la vie purement scientifique (“Nous sommes tous les arrière-arrière-petits-enfants de ces étoiles filantes”). En réalité, la référence au déluge vaut ici avant tout comme “image poétique de la légende universelle” (Girerd) et comme déclencheur d’une fable sur le vivre ensemble où hommes et bêtes sont...dans le même bateau !

Une réflexion sur l’humain et son environnement

Si le déluge apparaît comme un accident climatique et non comme un châtiment divin, la catastrophe est-elle pour autant “naturelle” ? Girerd n’énonce pas les causes du déluge ; on peut juste entrevoir que le climat est déréglé. La radio informe d’une canicule sans espoir d’amélioration immédiate. On suppose que les changements climatiques sont à l’oeuvre. Cette hypothèse est d’ailleurs confirmée à la fin lorsque les parents de Lili reviennent après avoir fait deux mille kilomètres dans la poussière. L’homme n’est pas clairement désigné comme responsable de ces dérèglements climatiques mais son action néfaste sur l’environnement est dénoncée. C’est Tortue qui va lui reprocher la surexploitation de son espèce, qui pourrait conduire à sa disparition. Et il s’agit bien de cela dans cette nouvelle Arche, du maintien de toutes les espèces, de la biodiversité. La disparition des poulets mangés par les carnivores est un drame.

Toutes les espèces sont utiles, herbivores et carnivores, et Ferdinand nous donne à comprendre la chaîne alimentaire. Le maintien des espèces, c’est aussi leur reproduction. Lili sait bien que les “vermines des patates” font l’amour et qu’il n’y a que les femelles qui pondent les oeufs. La naissance des chatons sur le bateau juste avant de retrouver la terre ferme est annonciatrice du renouveau. Depuis les origines cosmiques de la vie jusqu’à ce nouveau déluge, la Terre n’a cessé de s’adapter. Les périodes de sécheresse ont succédé aux périodes d’inondations et lorsque Juliette demande “Que reste-t-il de notre Terre... plus rien ?” Ferdinand lui répond que “La fin du monde n’existe pas”... On peut espérer qu’un jour l’eau finira par redescendre comme elle est montée. “Ce jour-là, la vie recommencera”. Il faut simplement souhaiter que l’accélération des changements opérés par l’homme sur son environnement lui laisse encore le temps de s’adapter.

Le vivre ensemble

Les liens familiaux

Dès le début du film, une famille nous est présentée. Elle se compose du père, Ferdinand, en apparence assez âgé (barbe blanche et cheveux blancs), d'une mère, Juliette, plus jeune, originaire d’Afrique, et d'un petit garçon, Tom, dont on apprend rapidement qu'il est leur fils adoptif. L'amour qui unit ces trois personnages est évident. Cette famille, peu conforme aux stéréotypes habituels, est pourtant organisée de manière traditionnelle et les rôles parentaux y sont classiquement répartis. La mère apporte des réponses aux besoins, elle est attentive, protège, nourrit, elle est gardienne des traditions (ici, entre autres, de sa culture africaine - langage, rituel magique, rapports avec les ancêtres). Le père fait grandir, il organise, rassure (il explique à Tom d'où il vient, lui raconte ses parents...), transmet le savoir-faire (répare le tracteur) qui permettra à l'enfant de reconnaître ses capacités. Il pose les interdits (les enfants ne doivent pas aller dans la soupente de la grange), et dit la loi (en tant que Capitaine du bateau). Privé de Ferdinand et Juliette, jetés à l'eau par les animaux carnivores en colère, Tom puisera dans l'amour et le savoir-faire transmis par ses parents adoptifs pour affirmer son autorité, reprendre la situation en mains et ramener l'ordre sur le bateau (en son absence, il assumera le rôle du chef en affrontant la révolte des carnivores, il réussira à démarrer le tracteur pour faire avancer le bateau et échapper aux Crocodiles). Alors seulement il pourra appeler Ferdinand “Papa”.

Les liens entre les êtres vivants

Ce film nous parle de solidarité entre les êtres vivants, de tolérance, de respect mutuel nécessaire, d'harmonie. Ce sont les grenouilles qui, en prévenant les hommes de la catastrophe imminente, leur permettent d'y échapper. D'emblée est donc posée comme une évidence l'importance, pour sa sauvegarde, du respect par l'homme des autres espèces. Parce que l'environnement leur est devenu hostile, les humains et les animaux de toutes espèces vont devoir vivre ensemble dans des conditions très précaires. Les différences vont donc devenir plus évidentes et la vie en société plus compliquée. La survie des espèces va nécessiter pour chacune d'elles d'être tolérante, c’est-à-dire d'accepter la différence chez l'autre, qu'elle soit d'ordre physique, culturelle ou sociale. Et d'être solidaire, c'est-à-dire de partager, de s'entraider. Les bonnes relations entre individus sont gage de l'alliance. S'ils se dissolvent, les groupes se haïssent et se battent.

Les sentiments

Toute la palette des sentiments est représentée.

  • L’amour, tout d’abord : amour conjugal ( Ferdinand et Juliette, le couple de chats, les éléphants qui se chamaillent sans cesse pour finalement se dire qu'ils s'aiment ), amour filial (Tom et ses parents, Lili et ses parents ), amour/amitié entre enfants (Tom et Lili ).
  • L’amitié : amitié entre les individus de même espèce (entre les deux familles d'humains - la famille du zoo confie sa fille à la famille de la ferme - et entre les animaux : jeux sur le bateau ), mais aussi entre espèces différentes (amitié entre les humains et les animaux : amitié de Lili pour Tortue et amitié des chats pour les humains).
  • La haine : entre des individus de la même espèce (carnivores/herbivores - Tortue/les crocodiles), entre espèces différentes (Tortue/les hommes qui exterminent ses congénères).
  • La vengeance (Renard veut se venger de Ferdinand qui l'a mis à l'écart - Tortue veut se venger des hommes).
  • Le désespoir (Lili qui pense avoir perdu ses parents - Juliette qui pense que ce cauchemar ne finira pas)...

Ces divers sentiments naissent et se modifient tout au long du film. La situation tragique va entraîner leur exacerbation (dans ce lieu exigu qu'est le bateau, les différences sont mises en évidence et les volontés de pouvoir affirmées) et leur évolution positive (tous les protagonistes se réconcilient dans une grande fête de fin).

L'organisation sociale

Loi et règles de vie

La grange de Ferdinand, transformée par la nécessité en bateau, recueille des individus différents : comment dès lors la vie en commun peut-elle s’organiser, comment peut-on vivre ensemble ? Qui est capable de préserver l’entente ? Par son autorité naturelle, Ferdinand est d’emblée reconnu comme “le Capitaine”, c’est-à-dire comme le chef. De fait, c’est lui qui propose une solution pour la survie du groupe : les vingt-huit tonnes de patates ! Surtout, c’est lui qui fixe les nouvelles règles de vie. La situation exceptionnelle crée à son tour une loi d’exception : la “loi du Capitaine” vient se substituer, le temps du déluge, à la loi de la nature. Herbivores et carnivores vont devoir coexister de manière pacifique pour la survie de tous : “Sur ce bateau, on ne survivra que si les crocs ne servent pas” chante Ferdinand. La vie en société impose à chacun des concessions, des sacrifices. Mais cette loi, énoncée et imposée par le Capitaine, est bientôt contestée puis transgressée par une minorité qui s’accommode mal du régime forcé des “patates” : les carnivores. L’agression de la Chèvre constitue une première transgression, sanctionnée par la punition du Capitaine : la mise à l’écart des carnivores dans la baignoire. Sous l’influence de Tortue, les carnivores vont finalement abolir cette loi en organisant une mutinerie contre le Capitaine. Proclamée “nouveau Capitaine”, Tortue fait régner la loi du plus fort qui se traduit par la violence et la vengeance (extermination des poulets, vengeance contre les humains). La loi du Capitaine et la loi de Tortue s’opposent clairement terme à terme : Ferdinand refuse la violence, instaure le même régime pour tous, tient un discours constructif, se met au service de la collectivité ; Tortue impose la loi de la vengeance, encourage les privilèges, tient un discours destructeur, fait preuve d’individualisme. Avec Ferdinand, la vie en commun est possible, il existe une entente et même une harmonie entre les espèces ; avec Tortue, il est impossible de vivre en paix, ce sont la haine, le meurtre et la folie qui l’emportent. Le retour de Ferdinand marque le retour à une conception non-violente de la vie sociale, comme l’illustre, en particulier, la scène où Tortue est démasquée : contrairement à la “vox populi” qui crie “A mort !”, Ferdinand veut mettre un terme au cycle infernal de la violence : “La brutalité, la violence, vous n’avez que ça pour résoudre vos problèmes !”. La loi de Ferdinand finit ainsi par être réellement acceptée par tous, comme l’atteste le repentir des carnivores : “On ne sait pas ce qui nous a pris ! On vous demande pardon !”. Le bon fonctionnement de la société dépend de l’adhésion de chacun au contrat social et se traduit par le respect de la loi.

Source : Livret pédagogique

Publié dans Environnement

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