Bientôt l'apocalypse

Publié le par Jacques

Ce texte n'apporte rien de bien nouveau en soi. Les Verts dénoncent cela depuis très longtemps. Ce qui est intéressant c'est que ce soit cet auteur là qui l'écrive !

texte original sur le site http://www.foreignpolicy.com/

Bientôt l'apocalypse

by Robert McNamara

Mai/Juin 2005 de http://www.foreignpolicy.com

Robert McNamara (Secrétaire de la défense Américain de 1961 à 1968 et président de la banque mondiale de 1968 à 1981) est inquiet. Il sait où on en est. Ses conseillers ont aidé l'administration de Kennedy à éviter la catastrophe nucléaire pendant la Crise des missiles de Cuba. Aujourd'hui, il pense que les USA ne doivent plus faire reposer leur politique étrangère sur les armes nucléaires. Le faire est immoral, illégal et mortellement dangereux.

Il est temps - bien tard, de mon point de vue - pour que les USA cessent d'utiliser, comme pendant la Guerre froide, les armes nucléaires comme un outil de politique étrangère. Au risque d'apparaître simpliste et provocateur, je caractériserais la politique nucléaire actuelle comme immorale, illégale, militairement non nécessaire et mortellement dangereuse. Le risque d'un accident ou d'un lancement involontaire est innaceptablement élevé. Loin de réduire ces risques, l'administration Bush a prévenu qu'elle continuait de considérer l'arsenal nucléaire américain comme l'élément principal de sa puissance militaire - une affirmation qui va à l'encontre des normes internationales qui ont limitées la prolifération des armes nucléaires et des matières fissiles depuis 50 ans. La plupart de la politique nucléaire américaine a été mise en place avant que je ne fus secrétaire de la défense, et n'a fait que devenir plus dangereuse et diplomatiquement destructive depuis.

Aujourd'hui, les USA ont déployés environ 4 500 têtes nucléaires offensives stratégiques. La Russie à peu près 3 800. Les forces stratégiques de la Grande Bretagne, de la France et de la Chine sont considérablement plus petites, avec 200 à 400 armes nucléaires dans l'arsenal de chaque état. Les nouveaux états nucléaires Pakistan et Inde en ont moins de 100 chacun. La Corée du Nord affirme en avoir développé et les services secret américains estiment que Pyongyang possède assez de matériel fissile pour 2 à 8 bombes.

Quel est le pouvoir destructeur de ces armes ? La puissance moyenne d'une tête nucléaire américaine a une puissance destructive 20 fois supérieure à la bombe d'Hiroshima. Des 8000 têtes américaines actives ou opérationnelles, 2000 sont en alerte maximale, prêtes à être lancées en 15 minutes. Comment ces armes vont-elles être employées ? Les Etats-Unis n'ont jamais approuvé la politique du "pas le premier", pas pendant mes sept ans comme ministre ni depuis. Nous avons été, et sommes encore, prêts à utiliser les armes nucléaires - par la décision d'une personne, le président - contre un ennemi possédant ou non l'arme nucléaire dès que nous pensons que c'est notre intérêt de le faire. Pendant des décennies, les forces nucléaires américaines ont été suffisamment fortes pour absorber une première attaque et infliger alors des dommages "inacceptables" à l'adversaire. Cela a été et (tant que nous ferons face à un adversaire potentiel possédant des armes nucléaires) doit continuer à être la base de notre force de dissuasion nucléaire.

Quand j'étais secrétaire à la défense, le commandant du Strategic Air Command (SAC) Américain transportait avec lui un téléphone sécurisé, où qu'il aille, 24 heures par jour, sept jours par semaine, 365 jours par an. Le téléphone du commandant, dont le quartier général était à Omaha, Nebraska, était relié au poste de commandement souterrain du North American Defense Command, profondément enfoui dans les montagnes Cheyenne, au Colorado, et au président, où qu'il soit. Le président avait toujours à porté de main les codes de déclenchement nucléaire dans la mallette, appelée "football", transportée tout le temps pour le président par un officier U.S.

Les ordres du commandant du SAC étaient de répondre avant la fin de la troisième sonnerie. Si il sonnait et qu'il était informé qu'une attaque nucléaire par des missiles ballistiques ennemis était en cours, il disposait de 2 à 3 minutes pour décider si l'alerte était valide (au cours du temps, les Etats-Unis ont reçu de nombreuses fausses alertes), et en ce cas, comment les Etats-Unis devaient répliquer. Il avait alors 10 minutes environ pour déterminer ce qu'il devra recommander, pour localiser et conseiller le président, permettre au président de discuter de la situation avec deux ou trois de ses proches conseillers (probablement le secrétaire à la défense et le chef d'état-major interarmées), et pour recevoir la réponse du président, et la transmettre immédiatement, avec les codes, aux sites de lancement. Le président a essentiellement deux options : il pourrait décider d'ignorer l'attaque et retarder une décision de frappe de représailles. Ou, il pourrait ordonner une frappe de représailles immédiate, avec plusieurs options, lançant les armes américaines sur les équipements militaro-industriels de l'ennemi. Notre vis-à-vis à Moscou avait probablement une organisation similaire.

La situation entière semble si bizarre qu'elle en est incroyable. Tous les jours, en allant au travail, le président est prêt à prendre une décision en 20 minutes qui pourrait lancer l'une des armes les plus dévastatrices au monde. Déclarer la guerre requiert un passage au congrès, mais lancer un holocauste nucléaire ne nécessite que 20 minutes de délibération entre le président et ses conseillers. Nous avons vécu avec cela pendant 40 ans. Avec très peu de changements, ce système reste globalement le même, en incluant le "football", le compagnon permanent du président.

J'ai pu changer quelques unes de ces procédures dangereuses. Mes collègues et moi avons commencé des discussions sur la limitation des armements ; nous avons mis en place des gardes-fou pour diminuer les risques de lancements non autorisés ; nous avons ajouté des options aux plans de guerre nucléaire pour que le président n'ait pas à choisir une réponse tout ou rien et nous avons supprimer les missiles vulnérables et provocants installés en Turquie. J'aurais souhaité faire plus, mais nous étions en pleine Guerre Froide, et nos options étaient limitées.

Les Etats-Unis et nos alliés de l'OTAN faisaient face à une forte menace conventionnelle Soviétique et du Pacte de Varsovie. Nombre des alliés (et quelques uns à Washington également) pensaient fermement qu'il était nécessaire de préserver la possibilité aux USA de frapper les premiers pour garder les Soviétique à distance. Ce qui est choquant, c'est qu'aujourd'hui, plus de dix ans après la fin de la Guerre Froide, la politique nucléaire de base des USA n'a pas changée. Elle ne s'est pas adaptée à l'effondrement de l'Union Soviétique. Les plans et les procédures n'ont pas été mis à jour pour réduire la probabilité que les USA ou d'autres appuient sur le bouton. Au minimum, nous devrions retirer toutes les armes nucléaires stratégiques du niveau d'alerte maximum, comme d'autres l'ont recommandé, dont le Général George Lee Butler, le dernier commandant du SAC. Ce simple changement réduirait considérablement les risques d'un lancement nucléaire accidentel. Il indiquerait également aux autres nations que les Etats-Unis font un pas vers la fin de leur dépendance aux armes nucléaires.

Nous nous sommes engagé à travailler de bonne foi vers l'élimination total des arsenaux nucléaires quand nous avons négocié le Traité de Non-Prolifération (TNP) en 1968. En mai, les diplomates de plus de 180 nations se réunissent à New York pour revoir le TNP et pour évaluer si les membres respectent l'accord. Les USA se concentrent, pour des raisons compréhensibles, à persuader la Corée du Nord à respecter le traité et à négocier plus avant les contraintes sur les ambitions nucléaires Iraniennes. Ces pays doivent être convaincus de respecter les promesses faites lorsqu'ils ont signé le TNP - qu'ils ne développeraient pas d'armes nucléaires en échange du droit à utiliser l'énergie nucléaire à des fins civiles. Mais l'attention de nombreuses nations - incluant les nouveaux états nucléaires - se porte sur les Etats-Unis. Conserver un tel nombre d'armes, et les maintenir en alerte maximum, sont des signes forts que les USA ne travaillent pas sérieusement à l'élimination de son arsenal et soulève d'intéressantes questions quant à pourquoi un autre état devrait retenir ses ambitions nucléaires.

Un avant goût de l'Apocalypse

La puissance destructive des armes nucléaires est bien connue, mais comme les Etats-Unis continuent à s'appuyer sur elle, il est utile de rappeler le danger qu'elles représentent. Un rapport des Physiciens Internationaux pour la Prévention de la Guerre Nucléaire (International Physicians for the Prevention of Nuclear War) de 2000 décrit les effets probables d'une seule bombe d'1 mégatonne - Il y en a des douzaines dans les stocks Russes et Américains. Au niveau du sol, l'explosion crée un cratère de 100 mètres de profondeur et de 400 mètres de diamètre. En une seconde, l'atmosphère elle-même s'enflamme dans une boule de feu de plus 800 mètres de diamètre. La surface de la boule de feu irradie à peu près trois fois la lumière et la chaleur de la surface comparable du soleil, détruisant en quelques secondes toute vie à l'intérieur et irradiant à l'extérieur à la vitesse de la lumière, causant instantanément des brûlures graves aux personnes dans un rayon de 1 à 5 km. Un souffle d'air comprimé atteint une distance de 5 km en 12 secondes environ, rasant les usines et les bâtiments commerciaux. Des débris transportés par des vents de 400 km/h causent des blessures mortelles dans toute la zone. AU moins 50% des personnes dans la zone meurent immédiatement, avant toute blessure par radiation ou la tempête de feu se développant.

Notre connaissance de ces effets n'est, bien sûr, pas que théorique. Des armes nucléaires, 70 fois moins puissantes que celles d'1 mégatonne décrites précédemment, ont été utilisées par deux fois par les Etats-Unis en août 1945. Une bombe atomique a été lancée sur Hiroshima. Environ 80 000 personnes sont mortes immédiatement ; approximativement 200 000 sont mortes des conséquences. Plus tard, une seconde bombe, de taille identique, a été larguée sur Nagasaki. Le 7 novembre 1995, le maire de Nagasaki a témoigné de l'attaque devant la Court Internationale de Justice :

Nagasaki est devenu une ville morte où même le bruit des insectes ne pouvait être entendu. Peu après, d'innombrables hommes, femmes et enfants ont commencé à se réunir pour boire de l'eau sur les bords de la rivière Urakami, leurs cheveux et leurs vêtements calcinés et leur peau brûlée pendant par morceaux en loques. Appelant à l'aide, ils moururent l'un après l'autre dans l'eau ou sur les berges. ... Quatre mois après le bombardement, 74 000 personnes étaient mortes et 75 000 blessées, soit deux-tiers de la population a été victime de cette calamité qui s'est abattu sur Nagasaki comme un avant goût de l'Apocalypse.

Pourquoi tant de civils doivent mourir ? Parce que les civils, qui formèrent près de 100% des victimes à Hiroshima et Nagasaki, étaient <<~co-localisés~>> avec les cibles militaires et industrielles japonaises. Leur destruction, bien que n'étant pas l'objectif des bombardements, était un inévitable résultat du choix de ces cibles. Notons qu'au cours de la Guerre Froide, les Etats-Unis ont annoncé avoir des dizaines de têtes nucléaires dirigées vers Moscou, parce qu'elle contenait beaucoup de cibles militaires et autant de <<~capacité industrielle.>>

Probablement, les Soviétiques menaçaient de même de nombreuses villes américaines. L'affirmation que nos armes nucléaires ne menaçaient pas les populations elle-mêmes était et reste totalement trompeuse dans le sens où les dommages collatéraux, comme on dit, d'une frappe atomique de grande envergure inclurait des dizaines de millions de civils innocents.

C'est en quelques mots ce que fait une bombe atomique : elle volatilise, brûle et irradie sans discrimination à une vitesse et une finalité quasiment incompréhensible. C'est exactement de cela que des pays comme les USA et la Russie qui possèdent des armes nucléaires en alerte permanente, nous menacent chaque minute de chaque jour en ce début de XXIe siècle.

Pas moyen de gagner

J'ai travaillé sur des problèmes relatifs à la stratégie nucléaire et aux plans de guerre des USA et de l'OTAN pendant plus de 40 ans. Pendant cette période, je n'ai jamais vu un document qui mettait en évidence un plan qui initierait l'usage de l'arme nucléaire avec le moindre bénéfice pour les USA ou l'OTAN. J'ai fait de nombreuses fois cette remarque devant des audiences de ministres de la défense de l'OTAN ou de chefs militaires confirmés. Personne ne l'a jamais réfutée. Lancer des armes contre un ennemi possédant l'arme nucléaire serait suicidaire. Le faire contre un ennemi sans l'arme nucléaire serait militairement inutile, moralement répugnant et politiquement indéfendable.

J'ai tiré ces conclusions très vite après avoir accédé au poste de secrétaire de la défense. Bien que je pense que les présidents John F. Kennedy et Lyndon Johnson partageaient mes vues, il était impossible pour nous de faire de telles déclarations en public car elles étaient totalement contraires à la politique de l'OTAN. Après avoir quitté le Département de la Défense, je suis devenu président de la Banque Mondiale. Pendant mes 13 ans à ce poste, de 1968 à 1981, j'avais interdiction, en tant qu'employé d'une institution internationale, de commenter publiquement les affaires de la sécurité nationale américaine. Après mon départ de la banque, j'ai commencé à réfléchir à comment, avec mes sept ans d'expérience en tant que secrétaire à la défense, je pouvais contribuer à faire comprendre les enjeux avec lesquels j'avais commencé ma carrière de fonctionnaire.

À cette époque, on avait beaucoup dit et écrit sur comment les Etats-Unis pouvaient, et pourquoi ils devaient, combattre et gagner une guerre nucléaire contre les Soviétiques. Ce point de vue impliquait bien sûr que les armes atomiques avaient une utilité militaire ; qu'elles pouvaient être utilisées dans une bataille et faire gagner celui qui aurait eu la plus grande force ou l'aurait utilisé avec la plus grande perspicacité. Ayant étudié ces points de vue, j'ai décidé d'amener au public des informations que je savais controversées, mais que je sentais nécessaires pour amener de la réalité dans ces discussions incroyablement irréelles concernant l'utilité militaire des armes nucléaires. Dans des articles et des conférences, j'ai critiqué l'hypothèse fondamentalement fallacieuse que l'arme nucléaire pouvait être utilisée de manière limitée. Il n'y a pas moyen de contenir une frappe nucléaire - de l'empêcher de provoquer d'énormes destructions sur les propriétés et les vies civiles, et il n'y a aucune garantie qui empêcherait une escalade après la première frappe. Nous ne pouvons pas éviter le grave et inacceptable risque de guerre nucléaire dès qu'on accepte les faits et que l'on fonde nos plans et politiques militaires sur cette acceptation. Je crois à ces idées encore plus fermement aujourd'hui que je ne le croyais quand j'ai parlé pour la première fois contre les dangers nucléaires que nos politiques créaient. Je sais de ma propre expérience que la politique nucléaire des USA crée aujourd'hui des risques inacceptables pour les autres nations et pour la notre.

Ce que Castro nous a appris

Parmi les coûts à prendre en compte avec les armes nucléaires, il y a le risque - pour moi un risque inacceptable - d'utilisation de ces armes soit par accident soit suite à une mauvaise décision ou un mauvais calcul en cas de crise. La crise des missiles de Cuba a démontré que les Etats-Unis et l'Union Soviétique - et en fait le reste du monde - est passé à un cheveu d'un désastre nucléaire en octobre 1962.

En fait, selon les précédents responsables militaires soviétiques, au plus haut de la crise, les forces soviétiques à Cuba étaient constituées de 162 têtes nucléaires, dont au moins 90 tactiques. Au même moment, le président cubain Fidel Castro demandait à l'ambassadeur soviétique à Cuba d'envoyer un message au premier secrétaire soviétique Nikita Krushchev signalant que Castro le pressait de contrer une attaque américaine avec une frappe nucléaire. Il y avait clairement un risque qu'en face d'une attaque américaine, ce que de nombreuses personnes du gouvernement américain étaient prêts à recommander au président Kennedy, les forces soviétiques à Cuba aient décidé d'utiliser leurs armes nucléaires plutôt que de les perdre. Nous n'avons appris que quelques années plus tard que quatre sous-marins soviétiques traquant des vaisseaux de la marine américaine près de Cuba transportaient des torpilles à tête nucléaire. Chacun des commandants des sous-marins avait l'autorité de lancer ces torpilles. La situation était même encore plus effrayante parce que, comme me l'a rapporté le commandant en chef, les sous-marins n'avaient plus de communication avec leurs bases, et ont continué leurs patrouilles quatre jours après que Krushchev eut annoncé le retrait des missiles de Cuba.

La leçon, si elle n'était pas déjà évidente, fut tirée à une conférence sur la crise qui a eu lieu à la Havane en 1992 quand nous avons commencé à apprendre de la part des anciens officiels soviétiques les préparatifs d'une guerre nucléaire en cas d'invasion américaine. Vers la fin de cette rencontre, j'ai demandé à Castro s'il aurait recommandé à Krushchev d'utiliser ces armes face à une invasion américaine, et dans ce cas comment il avait imaginé que les Etats-Unis auraient répondu. << Nous partions de l'hypothèse que s'il y avait une invasion de Cuba, il y aurait une guerre nucléaire,>> a répondu Castro. << Nous en étions sûrs... Nous aurions été forcés à payer le prix de notre disparition.>> Il a continué : << Aurais-je été prêt à utiliser l'arme atomique ? Oui, J'aurais accepté d'utiliser des armes atomiques.>> Puis il ajouta, << Si M. McNamara ou M. Kennedy avait été à notre place, et avaient eu leur pays envahi, ou risqué d'être occupé... Je crois qu'ils auraient utilisé des armes nucléaires tactiques.>>

J'espère que le président Kennedy et moi n'aurions pas agi comme Castro l'a suggéré. Sa décision aurait détruit son pays. Aurions nous répondu de cette façon que les dommages sur les Etats-Unis auraient été inimaginables. Mais les humains sont faillibles. Dans une guerre conventionnelle, les erreurs coûtent des vies, parfois des milliers de vies. Mais, si des erreurs devaient affecter des décisions relatives à l'usage de la force nucléaire, il n'y aurait pas d'apprentissage. Elles résulteraient en la destruction des pays. La combinaison hasardeuse de la faillibilité humaine et des armes nucléaires amène à un très haut risque de catastrophe nucléaire. On ne peut pas réduire le risque à un niveau acceptable, autrement qu'en commençant par stopper les politiques d'alerte maximum et, plus tard, en éliminant toute, ou presque toute, les armes nucléaires. Les Etats-Unis devraient immédiatement entreprendre ces actions, en coopération avec les Russes. C'est la leçon de la crise des missiles de Cuba.

Une dangereuse obsession

Le 13 novembre 2001, le président George W. Bush a annoncé qu'il avait dit au président Valdimir Poutine que les Etats-Unis réduiraient << les têtes nucléaires déployées opérationnellement >> d'environ 5300 à un niveau compris entre 1700 et 2200 dans la décennie à venir. Cette réduction devrait s'approcher des 1500 à 2200 que Poutine a proposé pour la Russie. Cependant, le rapport sur la position nucléaire (Nuclear Posture Review) de l'administration Bush, mandaté par le congrès américain et publié en janvier 2002, présente une version très différente. Il affirme que les armes nucléaires offensives stratégiques en bien plus grand nombre que 1700 à 2200 feront partie des forces militaires U.S. dans les prochaines décennies. Bien que le nombre de têtes déployées passera à 3800 en 2007 et entre 1700 et 2200 d'ici 2012, les têtes nucléaires et nombreux des vecteurs de lancement enlevés seront maintenus en réserve proche d'où ils pourront être redéployés dans la force opérationnelle. Le rapport sur la position nucléaire (Nuclear Posture Review) a reçu peu d'attention des médias. Mais l'importance qu'il donne aux armes nucléaires offensives stratégiques mérite une attention minutieuse de la part du public. Bien que toute réduction soit la bienvenue, il est douteux que les survivants - s'il y en avait - d'un échange de 3200 têtes (les chiffres des USA et de la Russie prévus pour 2012), avec une puissance destructive d'environ 65000 fois celle de la bombe de Hiroshima, voient la différence avec les effets qu'auraient provoqué le lancement des forces actuelles des USA et de la Russie, soit environ 12000 têtes nucléaires.

En plus d'envisager le déploiement de nombreuses armes nucléaires stratégiques dans le futur, l'administration Bush prépare des séries de programmes complets et coûteux pour soutenir et moderniser la force nucléaire existante et pour commencer à étudier de nouveaux moyens de lancement, et de nouvelles têtes pour tous les types de plateforme de lancement. Quelques membres de l'administration ont réclamé de nouvelles armes nucléaires qui pourraient être utilisées contre des abris souterrains (comme celui qu'a utilisé Saddam Hussein à Bagdad.) Il faudra de nouvelles techniques de production de matières fissiles pour réaliser la nouvelle force. Les plans proposent d'intégrer un missile de défense balistique national dans la nouvelle triade d'armes offensives afin d'améliorer les capacités du pays à utiliser << ses forces de projection >> en augmentant notre capacité à contre-attaquer un ennemi. L'administration Bush a également annoncé qu'elle n'a pas l'intention de demander au congrès de ratifier le Traité d'interdiction complet d'essais nucléaire (Comprehensive Test Ban Treaty (CTBT)) et, bien qu'aucune décision de réaliser des tests n'ait été prise, l'administration a ordonné aux laboratoires nationaux de commencer des recherches sur la conception de nouvelles armes nucléaires et de préparer les sites des tests sous-terrains dans le Nevada pour, si nécessaire dans le futur, des tests nucléaires. L'administration Bush affirme clairement que les armes nucléaires feront partie intégrante du dispositif militaire américain pour au moins plusieurs dizaines d'années.

La participation de bonne foi aux négociations internationales de désarmement - incluant la participation au CTBT - est une obligation politique et légale faite à toutes les parties signataires du Traité de Non-Prolifération qui est entré en application en 1970 et a été indéfiniment prolongé en 1995. Le programme nucléaire de l'administration Bush, en plus de son refus de ratifier le Traité d'interdiction complet d'essais nucléaire (CTBT) sera vue, avec raison, par de nombreuses nations comme une violation du traité par les Etats-Unis. Il signifie aux nations non-nucléaires, << Nous, qui disposons des plus importantes forces militaires conventionnelles du monde, avons besoin d'armes nucléaires pour toujours, mais vous, qui devez faire face à des ennemis potentiellement bien armés, ne serez jamais autorisés à posséder ne serait-ce qu'une arme nucléaire.>>

Si les Etats-Unis maintiennent leur position actuelle sur le nucléaire, une prolifération substantielle d'armes nucléaire s'en suivra quasi sûrement. Certains, ou toutes, les nations comme l'Egypte, le Japon, l'Arabie Saoudite, la Syrie, et Taiwan commenceront très certainement à développer un programme nucléaire, augmentant à la fois les risques d'utilisation de ces armes, mais aussi de diffusion d'armes et de matières fissiles dans les mains d'états voyous ou de terroristes. Les diplomates et services secrets pensent qu'Oussama Ben Laden a fait plusieurs tentatives pour acquérir des armes nucléaires et des matériaux fissiles. Il a été largement rapporté que Sultan Bashiruddin Mahmood, ex-directeur de projet au sein de la Commission pakistanaise de l'Energie atomique, a rencontré Ben Laden plusieurs fois. Qu'Al Quaïda acquière des matériaux fissiles, en particulier de l'uranium enrichi, et sa capacité à produire des armes nucléaires seraient grande. La connaissance pour construire un dispositif nucléaire simple, comme celui qui a été largué sur Hiroshima, est maintenant répandue. Les experts ont peu de doute sur la capacité des terroristes à construire un tel dispositif s'ils acquéraient l'uranium enrichi nécessaire. Enfin, l'année dernière, à une réunion de l'Académie des sciences (américaine), l'ex-secrétaire à la défense William J. Perry a dit, << Je n'ai jamais eu aussi peur d'une explosion nucléaire que maintenant. ... Il y a une probabilité de plus de 50% d'une frappe nucléaire sur des cibles américains dans cette décennie.>> Je partage ses craintes.

Le temps de la décision

Nous sommes à un moment crucial de l'histoire humaine - peut-être pas aussi dramatique que la crise des missiles de Cuba, mais un moment pas moins crucial. Ni l'administration Bush, ni le congrès, ni le peuple américain, ni les peuples des autres pays n'ont débatu les avantages d'alternatives aux politiques des armes nucléaires stratégiques pour leurs pays ou pour le monde. Ils n'ont pas étudié l'utilité militaire des armes ; le risque d'utilisation accidentelle ou involontaire ; les considérations morales ou légales liées à l'utilisation et à la menace de l'utilisation de ces armes ; ou de l'impact des politiques actuelles sur leur prolifération. Il y a longtemps que ces débats auraient dû avoir lieu. S'ils étaient menés, je crois qu'ils concluraient, comme moi et de plus en plus de chefs militaires confirmés, de politiques et d'experts de la sécurité civile : Nous devons rapidement éliminer - ou quasiment éliminer - toutes les armes nucléaires. Pour beaucoup, il est tentant de s'accrocher aux stratégies des 40 dernières années. Mais faire cela serait une grave erreur qui provoquerait d'inacceptables risques pour tous les pays.

Robert S. McNamara a été secrétaire de la défense Américain de 1961 à 1968 et président de la banque mondiale de 1968 à 1981

En savoir plus ?

Les références citées sont en anglais. Existe-t-il des versions française, ou des équivalents ?

Pour découvrir à quel point le monde a été proche d'une guerre nucléaire pendant la crise des missiles de Cuba, les lecteurs peuvent consulter des informations de première main. Particulièrement oppressants sont Robert F. Kennedy’s Thirteen Days: A Memoir of the Cuban Missile Crisis (New York: W.W. Norton, 1969) and Ernest R. May and Philip D. Zelikow’s (eds.) The Kennedy Tapes: Inside the White House During the Cuban Missile Crisis (Cambridge: Harvard University Press, 1997). Le livre de Scott D. Sagan, The Limits of Safety: Organizations, Accidents, and Nuclear Weapons (Princeton: Princeton University Press, 1993) (...)

Pour mieux comprendre pourquoi quelques pays adoptent le nucléaire, consultez The Nuclear Tipping Point: Why States Reconsider Their Nuclear Choices (Washington, D.C.: Brookings Institution Press, 2004), edited by Kurt M. Campbell, Robert J. Einhorn, and Mitchell B. Reiss. Pour une vue complète sur les options politiques liées aux armes atomiques, lisez Universal Compliance: A Strategy for Nuclear Security (Washington: Carnegie Endowment for International Peace, 2005), by George Perkovich, Jessica T. Mathews, Joseph Cirincione, Rose Gottemoeller, and Jon Wolfsthal.

Pour un traitement cinématographique des leçons tirées par le secrétaire à la défense Robert McNamara, regardez le film (récompensé par l'Academy) The Fog of War, mis en scène par Errol Morris (Sony Pictures, 2003).

Pour des sites Internet sur ce thème, accédez aux archives de FP [1] (en anglais) et un index complet d'articles de politique étrangère (des USA).

Source : Midoriwiki

Publié dans Développement durable

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